Wazina Sidimi
Diplômée en sciences sociales
IRIS Sup Paris
Responsable du Pôle enjeux de sociétés du Cadre de Réflexion pour le Développement du Tchad (CRDT)
Départ des troupes françaises du Tchad : Vers un tournant souverainiste ?
La base militaire française d’Adji Kossei qui a longtemps servi de centre de commandement pour le dispositif Barkhane, a été rétrocédé aux autorités tchadiennes lors de la Cérémonie de désengagement, ce 31 janvier 2025. Un moment historique et solennel où le Président, à travers un discours consensuel, à signifier « la volonté de prendre en main notre destin, de renforcer notre autonomie et de bâtir un avenir où notre sécurité repose avant tout sur nos propres Forces de défense et de Sécurité ». C’est en effet un moment clé dans l’histoire des relations franco-tchadienne, une relation vieille de plus d’un siècle, jalonner de victoire militaire et de relations ambiguës au cœur de la françafrique. Alors de quoi ce rejet, inattendu et en apparence unilatéral, est-il synonyme ? qu’est ce qui explique ce basculement géopolitique ? A l’instar des pays du sahel, le Tchad s’engage-t-il dans un tournant souverainiste ?
Le Tchad sous l’ancien président Idriss Deby Itno considérait la France comme un allié de premier plan dans la lutte contre le terrorisme au Sahel et un partenaire économique stratégique dont le montant d’aide au développement s’élève à plus de 493 millions d’euros[1]. En 2019, François Hollande annonce la signature de six accords bilatéraux de coopération militaire visant à moderniser et à renforcer les capacités des forces de sécurité tchadiennes. La France s’engage à apporter un appui financier de 2,7 millions d’euros, destiné à l’organisation des forces de sécurité, à la structuration du renseignement militaire, ainsi qu’au soutien logistique et à la maintenance.
La même année, en 2019[2], la France ira jusqu’à bombarder des colonnes rebelles en provenance de la Lybie tentant une incursion dans la capitale, à la demande du gouvernement tchadien.[3]
La France alors lié par un accord bilatéral d’assistance logistique et de renseignement n’a pas eu recours à l’article 35-2 qui stipule que « Le Gouvernement informe le Parlement de sa décision de faire intervenir les forces armées à l'étranger, au plus tard trois jours après le début de l'intervention. »
En Avril 2021, Emmanuel Macron, seul président occidental, se déplacera au Tchad pour les obsèques du Président Idriss Deby et assura sa fidélité au Conseil national de Transition en ces propos « La France ne laissera jamais personne, ni aujourd'hui, ni demain, remettre en cause la stabilité et l'intégrité du Tchad ».
La France devient le gendarme en Afrique à partir de 2014 avec près de 5000 hommes déployés sur une zone sahélienne allant de la Mauritanie au Tchad, avec un budget de près d’un milliard d’euros par an. C’est son engagement militaire le plus long et le plus couteux depuis la guerre d’Algérie. Parallèlement elle subit des attaques terroristes meurtrières sur son territoire (Attentat du Bataclan) à cause de son engagement en Irak et en Syrie contre Daesh. L’ex-empire colonial se refuse de perdre son « pré-carré » et mobilise de ce fait, une rhétorique politique alarmiste sur un prétendu déferlement migratoire vers l’Europe ainsi que de l’établissement supposé d’un califat menaçant les intérêts occidentaux. L’un des motifs peu évoqués, est qu’en réalité, Paris cherche à justifier son siège de membre permanent au Conseil de Sécurité à travers un rôle prééminent sur les enjeux africains.
À partir de 2016, on voit l’opération Barkhane ne parvient pas à éradiquer les groupes islamistes, initialement concentrés dans le nord Mali et le sud Algérien. La situation humanitaire se détériore en particulier dans le Liptako-Gourma, vaste région s’étendant sur le Niger, le Mali et le Burkina Faso où les massacres des civils et l’état de non-droit perdurent. La France est perçue comme complice des exactions subies par les villageois démunis. Un reproche popularisé et instrumentalisé par les nouveaux chefs militaires au Mali, Burkina Faso et au Niger, ayant pris le pouvoir à la faveur d’un coup d’état. Il faut dire que le sentiment anti français, s’est transformé au fil des années, en un véritable moteur de légitimation populiste pour les juntes, via des campagnes de désinformations financées notamment, par les Russes.
La France peine à voir que sa politique africaine ne correspond plus aux attentes légitimes des africains et que les présences militaires prolongées sont anachroniques dans la nouvelle trajectoire prise par le continent. Dans le fond ce qui est rejeter, ce n’est pas tant la France, partenaire originel de l’Afrique francophone, c’est surtout son appareil diplomatique qui, s’appuyant sur une doctrine néocolonialiste (continuité de la françafrique à travers ses symboles tel que le Fcfa) datant de la sortie de l’après-guerre, et qui mériterait sans nul doute, une mise à jour.
C’est en ce sens que Nicolas Sarkozy affirmait en 2023 « Peu importe à quel point nos intentions sont bonnes et généreuses, toute mission prolongée finit par nous présenter (…) comme une force d’occupation » et Macron a lui-même qualifié les bases militaires de « reliques du passé[4] ».
Le Tchad, alors perçu par les occidentaux comme un ilot de stabilité tant pour sa capacité à contenir la menace djihadiste que par sa fidélité au camp occidental, autorise un redéploiement des forces de Barkhane sur son sol. Si cette décision prise par les autorités tchadiennes conforte la France dans l’idée qu’elle reste indispensable à l’avenir militaire du continent, le Président Mahamat lui réserve un revirement bien amer.
Jean-Marie Bockel, l’envoyé spécial d’Emmanuel Macron auprès des 3 pays concernés par la reconfiguration du dispositif militaire, à savoir le Tchad, le Gabon et la Cote d’ivoire a affirmé, dans un entretien accordé à la chaine France 24, qu’il n’y a pas de « demande de départ » par les Etats africains concernant les troupes françaises, mais une volonté de « maintenir un dispositif socle qui peut évoluer et permettre de déployer un certain nombre de partenariat ». En effet, les nouvelles orientations de la présence militaire française en Afrique décidé depuis 2023, prévoyaient une diminution substantielle des effectifs, se limitant à un détachement de liaison permanent[5]. Aux vues de ces déclarations, l’annonce subite de rompre les accords militaires ainsi que la fermeture des bases françaises en novembre dernier, semblent suggérer un basculement impétueux des autorités tchadiennes.
La France est souvent critiquée pour son paternalisme, ses pratiques néocolonialistes et ses ingérences incessantes dans les affaires intérieures de ses pays hôtes. Or, les pays africains sont convoités par des puissances traditionnellement non alignées, anciennement dominées, ce qui constitue de fait une base commune. La Chine séduit avec son Initiative de la Nouvelle route de la Soie, prometteur d’un essor économique pour le continent, la Russie propose ses compétences en matière sécuritaire via sa filiale paramilitaire AfricaCorps (ancienne Wagner) en contrepartie de l’exploitation des ressources minières, la Turquie, leader mondial des drones militaires et les monarchies du Golfe qui investissement massivement dans les secteurs agricoles, du numérique ainsi que de l’aide humanitaire.
En réalité, cette vague de coups d’État survenu en 2022, provoquant une rupture quasi-simultanée des accords, traduit une crise de l’impérialisme français au Sahel. Elle s’insère dans un élan néo-souverainiste, qui à travers la rupture avec la France, redessine les contours d’un nouveau rapport de force dans un monde multipolaire marquée par la montée de puissances émergentes.
Il ne serait pas anodin d’y voir une influence latente qui pousserait le Président Mahamat à s’inscrire dans cette nouvelle donne géopolitique. La politique étrangère tchadienne reste difficilement discernable avec une absence dangereuse de prospective.
Mais sommes-nous réellement souverains si l’on chasse un impérialisme pour le remplacer par un autre ?
Les bases militaires étrangères n’ont jamais empêché un pays de se développer, observons le Japon, l’Arabie Saoudite ou le Qatar… ce n’est qu’en Afrique qu’on exagère l’impact d’une coopération militaire sur l’autonomie de gestion d’un pays.
Au-delà des discours anti coloniaux et anti-occidentaux qui galvanisent les foules africaines et enflamment notre fierté nationale, il est urgent que l’Afrique améliore sa bonne gouvernance et sache répondre aux défis mondiaux qui l’attendent.
[1] Voir Agence française de développement (AFD) au Tchad [disponible en ligne].
[2] En 2006 et 2008, l'armée française est intervenue pour freiner l'avancée de groupes insurgés.
[3] Communiqué de l’Etat Major des Armées, 6 février 2019.
[4] Déclaration d’Emmanuel Macron, Paris, 27 février 2023 https://www.vie-publique.fr/discours/288411-emmanuel-macron-27022023-france-afrique
[5] https://www.lemonde.fr/afrique/article/2024/11/26/le-rapport-sur-la-reconfiguration-du-dispositif-militaire-francais-en-afrique-presente-a-emmanuel-macron_6415020_3212.html
Source de l'image: https://fr.saharamedias.net/fin-du-retrait-des-forces-francaises-du-tchad/