Benjamin ALLAHAMNÈ MINDA
Secrétaire Général du Cadre de Réflexion pour le Développement du Tchad [CRDT]
Responsable du pôle Gouvernance et Éducation
Regard structurel sur le système éducatif tchadien
Introduction
Le système éducatif englobe l'ensemble des acteurs et mécanismes intervenant dans l'enseignement et la formation. L'analyse des systèmes éducatifs permet de déceler leurs forces et faiblesses afin d'optimiser leur fonctionnement.
L'éducation est un droit fondamental, reconnu par la Déclaration universelle des droits de l'homme et la Convention internationale des droits de l'enfant. Elle est essentielle pour l'exercice de la citoyenneté et l'accès à d'autres droits fondamentaux. En 2015, les Objectifs de Développement Durable (ODD) ont consacré "l'accès à une éducation de qualité" comme un enjeu prioritaire.
Le système éducatif tchadien, né en 1911 avec la première école française à Mao, n'a jamais été pleinement intégré et coordonné. Pourtant, l'éducation est un levier fondamental du développement. Elle conditionne la prospérité d'une nation et réduit les inégalités sociales. Des études montrent que le risque de pauvreté diminue significativement avec la prolongation de la scolarité. Pour un individu ayant effectué un cycle primaire complet, ce risque est de 43%, et il est estimé à moins de 20% chez ceux qui parviennent à l’enseignement supérieur[1].
Pour ces raisons, il convient de préciser la structure du système éducatif tchadien (I), le contexte dans lequel ce système évolue (II), les défis (III) et quelques pistes de solutions (IV).
I. La structure du système éducatif tchadien
Le système éducatif tchadien, conformément à la loi N° 016/PR/2006 portant orientation du système éducatif tchadien, est structuré comme suit :
- Enseignement préscolaire : destiné aux jeunes enfants (jardins d’enfants).
- Enseignement fondamental : comprend l’enseignement primaire et moyen.
- Enseignement secondaire : organisé en filières générales, techniques et professionnelles. Il accueille les élèves issus de l’enseignement fondamental ayant satisfait aux critères de sélection fixés par voie réglementaire.
- Enseignement supérieur : regroupe les universités, les grandes écoles, les instituts et les centres spécialisés.
- Écoles communautaires (catégorie non officielle) : structures éducatives alternatives.
L’article 12 de cette loi définit les objectifs du système éducatif tchadien. Celui-ci a pour mission d’éduquer, d’instruire et de former les jeunes afin de faciliter leur insertion socioprofessionnelle.
Il vise également à développer chez eux l’amour de la patrie, la conscience de l’identité nationale et le sentiment d’appartenance à une civilisation à la fois nationale et africaine, tout en favorisant leur ouverture sur la civilisation universelle.
Enfin, le système éducatif tchadien a pour vocation d’ancrer les valeurs civiques et morales partagées par les Tchadiens, reposant sur la primauté du savoir, du travail, de la solidarité, de la tolérance et de la modération.
II. Problématique de la qualité de l’éducation au Tchad
Au Tchad, la question de la qualité de l’éducation se pose avec acuité. Selon le rapport 2014 du Programme d’analyse des systèmes éducatifs de la Conférence des ministres de l’Éducation des États et gouvernements de la Francophonie (PASEC), plus de 85 % des élèves en fin de scolarité primaire ne maîtrisent pas suffisamment la lecture et les mathématiques. Le Rapport d’état du système éducatif national (RESEN) de 2016 révèle que 62 % des enseignants du primaire ne disposent pas de qualification professionnelle et que près de 25 % des élèves du primaire redoublent leur classe. Le taux d’achèvement du primaire, indicateur clé de la scolarisation universelle, reste faible : 41,4 % en 2013 contre 37,8 % en 2004.
III. Les cinq défis majeurs du système éducatif tchadien
D’après le Rapport de l’EPT (Programme "Éducation Pour Tous") de 2015[2], le système éducatif tchadien est confronté à cinq défis majeurs :
1. L’accès à l’éducation pour le plus grand nombre : Il est nécessaire d’augmenter les capacités d’accueil des populations scolarisables et alphabétisables, tout en améliorant les conditions d’apprentissage et en recrutant un personnel pédagogique qualifié.
2. La réduction des disparités éducatives : Les écarts entre milieux urbains et ruraux, entre régions, entre filles et garçons, ainsi qu’entre sédentaires et nomades doivent être réduits par des politiques inclusives favorisant l’égalité des chances.
3. L’insertion dans la vie active : Il est essentiel de redéfinir les finalités de l’éducation et de la formation en privilégiant une approche favorisant l’employabilité, au-delà des secteurs secondaire et tertiaire.
4. L’éveil de la créativité citoyenne : Le système éducatif doit davantage stimuler l’intelligence et la créativité des élèves plutôt que de privilégier l’apprentissage par mémorisation, en s’inspirant de problématiques socio-économiques et technologiques.
5. L’efficacité de l’administration et de la gestion éducative : L’administration scolaire reste trop centralisée et peu efficace, nécessitant des réformes pour améliorer sa performance.
IV. Solutions proposées
Pour répondre à ces défis, plusieurs solutions sont envisageables :
- Moderniser le système éducatif afin de le rendre plus compétitif à l’échelle internationale, notamment en valorisant la langue anglaise pour un véritable bilinguisme.
- Mettre en place des indicateurs de performance pour évaluer l’efficacité des politiques éducatives.
- Développer un système d’orientation pré-bac et post-bac pour mieux accompagner les élèves dans leur parcours.
- Réformer les critères d’admission à l’université, notamment les procédures d’étude des dossiers et les concours d’entrée.
- Investir davantage dans la recherche scientifique, en renforçant les trois centres existants : le Centre National d’Appui à la Recherche (CNAR), le Laboratoire de Recherches Vétérinaires et Zootechniques de Farcha, et l’Institut Tchadien de Recherche Agronomique (ITRA).
- Dynamiser la formation professionnelle afin de mieux répondre aux besoins du marché du travail.
- Renforcer les partenariats entre les établissements de formation et les entreprises présentes au Tchad pour assurer une meilleure adéquation entre formation et emploi.
- Formaliser et soutenir les formations non formelles en milieu rural par la mise en place de centres d’alphabétisation.
- Valoriser les compétences acquises dans l’informel et encourager les initiatives entrepreneuriales.
- Intégrer les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) dans l’enseignement à tous les niveaux.
- Trouver des solutions durables aux problèmes de rémunération des enseignants et au versement des bourses étudiantes afin d’éviter les grèves répétitives.
- Introduire des modules sur l’entrepreneuriat et la gestion financière dans le cursus scolaire, afin de préparer les jeunes à des alternatives viables en dehors des études longues et classiques.
[1] Dossier Education, Dossier Spécial-Droit à l’éducation au Tchad, Manuel de Solidarité Laïque, 25 juillet 2018, p. 9. Disponible en ligne : https://www.solidarite-laique.org/pro/documents-pedagogiques/leducation-au-tchad-le-dossier-special-educateurs/
[2] L'Éducation pour tous (EPT) est un engagement global pris par l'UNESCO (Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture) visant à assurer une éducation de base de qualité pour tous les enfants, jeunes et adultes.