Wazina Sidimi
Diplômée en sciences sociales
IRIS Sup Paris
Responsable du Pôle enjeux de sociétés du Cadre de Réflexion pour le Développement du Tchad (CRDT)
SENAFET 2025 : recommandation sur le divorce, comment dépasser la polémique ?
La Semaine Nationale des Femmes Tchadiennes s’est terminée en camouflet ce 8 mars 2025. Les recommandations prises par les parties prenantes (majoritairement femmes) ont suscité de vives contestations sur les réseaux sociaux, au point où le Porte-parole du Gouvernement a dû publier un communiqué déchargeant le gouvernement d’une quelconque responsabilité, suggérant de ce fait, qu’une telle loi ne passera jamais. En d’autres termes, « ce n’est pas nous, ce sont les femmes, on n’a rien avoir avec cette histoire ».
Un communiqué censé apaiser les tensions et rassurer les hommes tchadiens qu’ils ne se feront pas arracher leur maison en cas de divorce, et que cette « simple recommandation » n’engage aucunement l’autorité du gouvernement.
La recommandation publiée sur Facebook est issue d’une série de 17 autres propositions émises par les groupes de travaux des femmes panélistes et activistes ayant participé aux conférences-débats tout au long de la semaine. En effet, la Ministre d’État, ministre de la Femme et de la petite enfance Amina Priscille Longoh a organisé une édition particulière de la Semaine de la femme cette année, loin du traditionnel défilé à la Place de la Nation sous un soleil de plomb accompagné d’une distribution mafieuse des pagnes. Cette fois-ci, cette édition fut ponctuée de conférences, de formations, et d’un « salon de la femme ».
C’est donc dans un contexte particulier qu’ont été formulées les recommandations (I), visant à améliorer la situation sociale des femmes, alors que l’expulsion du domicile conjugal tend à devenir un phénomène banal (II). Cependant, au lieu d’approfondir véritablement le sujet, la proposition contestée semble avoir été mal conçue (III), créant ainsi une ambiguïté totale quant à la portée de l’initiative, qui laisse finalement la question du divorce dans le domaine privé (IV).
Tiraillée entre le désir de changement et la quête de justice sociale (V), la SENAFET a manifestement bâclé le débat. Il est néanmoins essentiel de dépasser la polémique pour avancer.
I. Le contexte
Parmi les recommandations de la SENAFET, « l’introduction d’un projet de loi stipulant qu’en cas de divorce non motivé le domicile conjugal revient à la femme et aux enfants » a occasionné la fureur des antiféministes (anti-genre) sur Facebook protestant contre « une infiltration occidentale et païenne dans nos organisations internes pour déstabiliser de l’intérieur » et exigeant du gouvernement « de sauver les femmes tchadiennes de l’infox féministe » (Salam Info). Sur Tiktok, quelques femmes ont exprimé leur refus catégorique face à cette loi en fustigeant les femmes qui y sont favorables d’incitation à la débauche et aux libertinages, de facilitation de divorce… Cette proposition de loi étant jugée dangereuse pour la société, il était donc important pour elles de s’en dissocier en revendiquant leurs attaches à des valeurs conservatrices. D’autre part, des femmes ont également pris parole pour affirmer la nécessité d’un encadrement du divorce au Tchad. Cette absence de consensus autour de la question coïncide avec les récents actes de violences envers les femmes ayant mené à la signature par le Président de la République de l’ordonnance N°003 portant prévention et répression des violences faites sur les femmes.
II. L’expulsion du domicile conjugal : une violence domestique banalisée
Il n’est pas anodin que les femmes se penchent sur les questions de mariage et les conditions de divorce ces dernières années. L’emprise de la tradition sur les affaires sociales, considérées comme des affaires privées, empêche ainsi tout débat de fond quant aux normes de conjugalité et à ses conséquences psycho-sociales et économiques délétères.
Pour une simple dispute, la femme peut être renvoyée du domicile conjugal. Cette pratique est à la fois révélatrice de l’étendue du pouvoir masculin et de la précarité du statut juridique de l’épouse, qui même mariée, ne possède en pratique que peu de droits. En somme, l’homme expulse sa conjointe tout simplement parce qu’il peut le faire, et cela en toute impunité. La précarité économique des femmes conjuguée à la pression sociale liée à la préservation de l'honneur familial ne leur permettent pas de revendiquer pleinement protection et équité en cas de divorce. En l'absence d'un Code de la famille[1], l'application du droit est par ailleurs à géométrie variable. La décision des « hommes de la famille » prime sur les droits juridiques des femmes. Elles sont encore considérées comme une propriété sur laquelle l’État n’a aucun droit de regard. En conséquence, c’est encore majoritairement la loi des hommes qui prime, quelle que soit l’arbitraire et le degré de violence de la décision.
III. Une recommandation mal ficelée
Évidemment, la formulation de la recommandation prête à confusion. Elle préconise qu’« en cas de divorce non motivé, le domicile conjugal revient à la femme et aux enfants ». Une telle écriture fait penser à une forme d’expropriation. Non seulement cela ne rend pas compte de ce qui est profondément attendu de l’idée proposée, mais de plus, elle est accompagnée d’une communication décontextualisée et généralisante. Cette recommandation aurait certainement dû être rédigée autrement pour gagner en clarté et précision. En cernant le problème de fond, l'on aurait ainsi évité toute ambiguïté et la surenchère qui s'en est suivie.
Les sorties fracassantes du porteur originel de cette idée, l’ancien Ministre des Affaires Étrangères Abderrahmane Koulamallah, n’ont fait que décrédibiliser la suggestion. Concomitamment à ce mauvais départ, la recommandation elle-même est sujette à interprétation. Elle suggère que l’homme devrait céder sa maison en cas de divorce non « motivé », mais que recouvre exactement ce terme ? On ne sait pas vraiment de quoi il s’agit si ce n’est peut-être l’allusion à un divorce déclenché par l’époux unilatéralement, ce qui met en avant le caractère complètement arbitraire et inégalitaire des règles du mariage. Bien que l’idée de compensation matérielle pour la femme puisse être pertinente, notamment en l’absence de lieu refuge pour elle et ses enfants (retourner chez ses parents étant, dans bien des cas, une source de pression supplémentaire), cette recommandation peut également avoir un effet dissuasif pour l’époux si les conditions d’octroi des biens ne sont pas clairement explicitées. Dans le cas où le foyer est source de tensions, maintenir à tout prix l’union par peur d’une dépossession matérielle ne fait que reproduire et accroitre la violence subie par l’épouse. Enfin elle renvoie à l’idée d’une compensation émotionnelle ou matérielle pour la femme, et à une forme de dissuasion voire de punition pour le mari qui souhaite divorcer.
IV. Des divorces à examiner au cas par cas
Enfin c’est une recommandation superficielle puisqu’elle ne prend pas en compte l’hétérogénéité des cas de divorce, notamment en fonction des classes sociales. Une épouse issue d’un milieu pauvre voire modeste se verra contrainte de retourner chez ses parents, au risque d’alourdir les charges domestiques et d’en subir les opprobres. A contrario, que se passe-t-il, bien que ces cas soient encore rares, lorsque la femme est mieux établie financièrement que son époux et que l’octroi de la maison ne lui est d’aucune utilité ? Assisterons-nous à une spoliation des biens de l'époux au profit d’un enrichissement de l’épouse ? Que se passe-t-il lorsque la cause du divorce émane de la femme (par exemple à cause d’une infidélité) ? L’octroi d’une maison à l’issue d’un divorce peut justifier l’abandon de la pension alimentaire par l’homme, ainsi que de toute autre contribution, comme le paiement de la scolarité des enfants, ce qui risque d’alourdir la charge financière pour la femme. C’est notamment cette homogénéisation des situations de divorce et cette vision capitaliste du divorce qui pose problème. Sans parler du risque de représailles et de stigmatisation auxquelles ces femmes peuvent faire face à la suite de ce « divorce », l’octroi de la maison étant moins perçue comme une forme de « compensation », que de « récompense ». L’idée d’une compensation post-divorce n’est pas reconnue puisque le travail domestique des femmes est complètement invisibilisé. L’accumulation des charges quotidiennes que la femme doit gérer allant des tâches ménagères à l’éducation des enfants sans oublier le maintien de sa féminité sont des charges qui l’empêchent de parvenir à une prospérité financière. Il serait donc envisageable qu’en cas de divorce qu’elles puissent percevoir une compensation pour le temps consacré à la tenue du foyer et à l’éducation des enfants. Octroyer une pension à la femme en cas de divorce, c’est aussi reconnaitre toutes les contraintes qu’elle a subies et auxquelles elle s’est adaptée bon gré mal gré.
V. Expression d’un désir de changement ?
Cette recommandation exprime un désir profond de changement et de justice pour la femme tchadienne. Elle reflète la perception du divorce comme une fatalité, que l’on n’ose pas ou ne sait pas réellement aborder.
Réclamer le droit de bénéficier d’un bien immobilier en cas de divorce n’est autre que l’expression d’une angoisse constante de nombreuses femmes tchadiennes de sombrer dans la précarité économique et sociale, mettant à mal l’avenir de leurs enfants. Cette recommandation, au-delà de sa formulation maladroite, traduit le fait que c’est encore majoritairement bien par l’homme que la femme accède ou perd son statut, ses ressources, et droits. Autrement dit, c’est au travers de son statut de « bonne épouse » octroyé par son mari et proches masculines, que la femme peut jouir d’une certaine forme de protection économique et d’une reconnaissance sociale, quitte à subir dans l’intimité violences et humiliations. C’est bien ce que le proverbe tchadien évoque « mara fi béta bes samha (la femme n’est belle que dans son foyer) », celles qui osent sortir de cette « cage dorée » c’est alors le mépris, bien connue des femmes divorcées et mères célibataires qui généralement portent seules ce que la société perçoit comme « un échec de vie ». Si le courage des femmes tchadiennes les empêche de se noyer dans le désespoir et la victimisation, tout est fait pour leur rappeler que ce divorce est un affront pour l’honneur de leur famille, un handicap dans leurs ambitions futures et une fissure dans leur statut de femme.
La question de la place et du statut de la femme dans l’espace privé et publique étant liés, il s’agit d’aller au-delà de mesures cosmétiques pour s’attaquer aux problèmes sociétaux de fond, à l’instar de la loi sur la « fausse » parité de 30% pour les postes nominatifs. Autrement dit, prôner à l’aide de divers instruments, une égalité homme – femme dans l’espace public, n’a de sens que si l’on se donne la peine d’interroger en amont les règles sociales ultra conservatrices qui conditionnent chaque étape de la vie privée des femmes.
Conclusion
Telle est la réalité des enjeux de lutte pour les droits des femmes au Tchad. Et la recommandation N°18 doit nous interpeller car elle problématise un fait social, le divorce, traditionnellement cantonné dans la sphère familiale et qui nécessite une attention particulière sur ses conséquences dans la vie des divorcés. Le divorce tel que pratiqué aujourd’hui est source d’insécurité et de frustration pour la femme et a contrario, un moyen de domination pour l’homme. C’est pour cette raison qu’il est impératif de dépasser la polémique et d’interroger nos pratiques en société.