La dissuasion à l'épreuve de la guerre en Iran
Quand les bombes remplacent les traités : la guerre américano-iranienne de 2026 signe-t-elle la mort de la logique de dissuasion telle que nous la connaissions ?
Par ABDERAHIM MALLOUM
Analyste en stratégie internationale,
Chargé du pole Défense et Sécurité du CRDT,
N'Djamena, avril 2026
Le 28 février 2026, à 2h30 du matin, heure de Washington, le Président américain Donald Trump annonçait sur son réseau social « Truth » que l’armée américaine avait entamé des « opérations de combat majeures en Iran »[1]. En quelques heures, des dizaines de missiles de croisière et des bombardiers furtifs B-2 Spirit déchainaient sur le ciel de Téhéran, d'Ispahan, de Qom et de Kermanshah. Le monde venait d'entrer dans une nouvelle ère, celle de l'après-dissuasion.
Pour comprendre la portée de ce séisme stratégique, il faut remonter aux fondements de la doctrine de dissuasion. Depuis Hiroshima et Nagasaki, la logique dominante reposait sur un postulat simple mais terrifiant : la menace de la destruction mutuelle assurée devait rendre la guerre entre grandes puissances irrationnelle, donc impossible. Cette doctrine, connue sous l'acronyme anglais MAD ; Mutually Assured Destruction (La Destruction Mutuelle Assurée) - a structuré l'ordre international pendant plus de soixante-dix ans. Aujourd’hui cette dissuasion est à l’épreuve du réel.
L'Iran n'a jamais officiellement déclaré vouloir se doter de l'arme nucléaire. Mais depuis trente ans, la rhétorique israélo-américaine brandissait cette menace d'un Iran nucléaire « imminent ». Paradoxalement, c’est en l’absence de la bombe que Téhéran s'est retrouvé vulnérable. Ainsi, la vraie leçon géostratégique que le monde entier retient aujourd'hui est d'une clarté brutale : les États qui renoncent au nucléaire meurent, ceux qui le possèdent survivent.
L’origine immédiate de la crise actuelle peut être recherchée dans les tentatives d’accord sur le nucléaire. L'accord de Vienne de 2015(le JCPOA) avait représenté un pari diplomatique ambitieux, l'Iran acceptait des restrictions significatives sur son programme en échange d'une levée des sanctions. Mais ce fragile équilibre fut torpillé en 2018 par le retrait unilatéral américain sous Trump. L'Iran, sanctionné malgré sa conformité initiale, a commencé à se désengager progressivement. En 2025, l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (l'AIEA) alertait sur des stocks d'uranium enrichi à 60 %, techniquement proche du seuil militaire, tout en reconnaissant, avec une franchise troublante, avoir « perdu la continuité de sa connaissance »[2] du programme iranien.
Chronologie des étapes de l'escalade :
La dissuasion classique fonctionne entre deux puissances dotées de capacités comparables de destruction. L'Iran ne possédait pas la bombe. Face à Israël, seule puissance nucléaire du Moyen-Orient, et aux États-Unis avec leur arsenal pléthorique, la dissuasion iranienne reposait uniquement sur sa stratégie de « défense avancée » par les proxies régionaux, les missiles balistiques, les fameuses drones « Shahed » et la menace stratégique de fermer le détroit d'Ormuz. Or cette dissuasion conventionnelle s'est révélée insuffisante face à la décision américano-israélienne de frapper Téhéran. Aucun des leviers iraniens n'a fonctionné comme bouclier, ni la menace sur le détroit d'Ormuz, ni les proxies régionaux déjà dégradés, ni l'arsenal balistique. La dissuasion exige que le coût anticipé d'une attaque dépasse les bénéfices escomptés par l'agresseur, or Washington et Tel-Aviv ont estimé que l'objectif valait le risque. Sans la bombe, le rapport de force reste irrémédiablement asymétrique.
Ce qui rend cette guerre particulièrement troublante, c'est son contexte immédiat. Le 25 février 2026, soit trois jours avant les frappes, le Ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi déclarait qu'un accord « historique » était « à portée de main ». Des négociateurs omanais à Genève confirmaient des « progrès notables ». Et pourtant, le 28 février, les bombes déchainaient sur Téhéran. Ce paradoxe de timing alimentera longtemps les débats : était-ce une urgence stratégique réelle, ou un calcul politico-électoral ? Comme l'écrivait Thucydide il y a 2 500 ans, « dans toute guerre il y a la cause officielle et la cause véritable »[3]. En l'occurrence, frapper trois jours après que Téhéran eut déclaré un accord « à portée de main » soulève des interrogations légitimes sur la cohérence stratégique de la décision américaine. Plusieurs analystes y voient la convergence de deux logiques distinctes : d'une part, la pression constante d'Israël pour une action militaire préventive, portée de longue date par Netanyahou ; d'autre part, une administration Trump davantage guidée par l'impératif de démonstration de force que par une vision stratégique de long terme, ce que le chercheur Thierry Coville, spécialiste de l'Iran à l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), résumait en notant qu'« Israël et les États-Unis veulent poursuivre les négociations par la guerre »[4]. Le résultat est un paradoxe classique de l'interventionnisme : des succès tactiques indéniables pour des objectifs stratégiques indéfinis.
Les frappes américaines ont sévèrement endommagé les infrastructures nucléaires et balistiques iraniennes, et éliminé plusieurs figures clés du régime, dont le guide suprême Ali Khamenei lui-même. Or sur le plan stratégique, le pouvoir iranien, loin de s'effondrer, a centralisé son pouvoir autour des Gardiens de la Révolution et a pris de court la certitude des services des renseignements israéliens sur l’imminent effondrement du régime. Les frappes extérieures ont produit l'effet contraire : renforcer la cohésion nationale au lieu de l'affaiblir.
C'est peut-être la dimension la moins discutée dans le monde occidental, mais la plus importante vue du « Sud Global ». Les frappes israélo-américaines n'ont pas seulement visé des sites militaires. Elles ont délibérément ciblé le capital intellectuel iranien. Des physiciens, ingénieurs et chercheurs assassinés, des universités bombardées, des laboratoires réduits en cendres. Ce n'est pas une pratique nouvelle car depuis les années 2000, plusieurs scientifiques nucléaires iraniens ont été éliminés dans des opérations attribuées au Mossad. Avec la guerre de 2026, c’est devenu un objectif assumé. Ce n'est plus seulement une guerre contre un régime. C'est une guerre contre une civilisation.
On a également observé l'élimination ciblée des figures politiques modérées, acteurs des négociations, dans les premières heures des frappes.
Le message est cynique mais limpide, « ceux qui veulent parler seront tués avant ceux qui veulent se battre »[5]. C'est la négation même de la diplomatie. La communauté internationale a réagi comme si détruire une université était un dommage collatéral acceptable, comme si assassiner un scientifique était moins grave que tuer un soldat. En Iran, on a décidé de tuer aussi ceux qui auraient pu avoir raison demain. C'est ça, la vraie faille morale de cette guerre.
C'est ici que le dossier iranien prend une dimension planétaire, et particulièrement africaine. La guerre de 2026 envoie un message dévastateur à tous les États qui ont renoncé à l'arme nucléaire ou qui hésitent encore. Le désarmement ou la non-prolifération ne garantissent visiblement pas la sécurité. La Libye de Kadhafi avait abandonné son programme nucléaire en 2003. Huit ans plus tard, en 2011, l'OTAN intervenait militairement pour faire tomber son régime. L'Ukraine avait rendu son arsenal soviétique en 1994, en échange de promesses de sécurité. En 2022, la Russie l'a envahie sans problème. Et maintenant, c'est le tour de l'Iran.
Comme le notent de nombreux analystes stratégiques, une stratégie destinée à empêcher la prolifération pourrait paradoxalement en accélérer la décision. Pourquoi un État vulnérable renoncerait-il au seul bouclier qui semble garantir sa survie ? La Corée du Nord, qui a maintenu coûte que coûte son programme nucléaire, observe. Elle n'a pas été inquiété.
La Leçon d’un paradoxe stratégique mondial :
Cette guerre ne concerne pas que le Moyen-Orient. Sur les routes commerciales, la déstabilisation du Golfe et la menace sur le détroit d'Ormuz fragilisent les importations africaines. Sur la souveraineté africaine, le Traité de Pelindaba[6] fait du continent une zone exempte d'armes nucléaires. La vraie question n'est pas la bombe, c'est l'architecture de sécurité collective à construire, dans un monde où les garanties internationales ne valent plus rien.
Le Tchad n'échappe pas à cette logique. Le 18 mars 2026, pendant que le monde a les yeux rivés sur Téhéran, un drone frappait Tiné, à notre frontière avec le Soudan, tuant 17 civils tchadiens réunis dans une école coranique. Ce n'est pas un parallèle forcé, le drone de Tiné et les B-2 de Téhéran parlent le même langage, celui de la force qui s'impose au droit. Quand les grandes puissances normalisent les violations de souveraineté, ça donne des idées à tout le monde. La réponse du Tchad et du Sahel ne viendra ni de Washington, ni de Paris, ni encore de Moscou. Elle viendra de notre volonté, de notre unité et de notre lucidité stratégique.
Pour finir, la guerre en Iran est le symptôme d'un ordre international en profonde recomposition. L'idée d'équilibre, basée sur l'accord entre les pays et le respect des traités, est de plus en plus remplacée par celle où le plus fort impose sa volonté. Ça rappelle étrangement la période avant 1945, où c'était surtout le rapport de force qui comptait, pas le droit. Des traités ignorés, la diplomatie mise de côté, la dissuasion classique dépassée. Pourtant, même si ce changement est inquiétant, il ne faut pas pour autant rejeter les solutions classiques du droit international. Elles restent essentielles pour organiser le droit dans le monde, car elles garantissent que les relations entre États sont prévisibles et que les engagements sont stables. L'Iran a payé très cher de ne pas avoir eu la bombe. L'Afrique, elle, doit en tirer une leçon différente : sa force ne viendra jamais du nucléaire, mais de sa politique, de sa diplomatie, de son économie, et de son unité.
Sources consultées :
[1] Donald J. Trump, publication sur le réseau social Truth Social, 28 février 2026, 2h30 (heure de Washington / EST). Citée et confirmée par Reuters et reprise par France Info : « Nucléaire, missiles balistiques, répression sanglante... Les principales raisons qui ont poussé les États-Unis et Israël à attaquer de nouveau l'Iran », franceinfo.fr, 1er mars 2026. Disponible en ligne : https://www.franceinfo.fr/monde/iran/guerre-entre-les-etats-unis-israel-et-l-iran/nucleaire-missiles-balistiques-repression-sanglante-les-principales-raisons-qui-ont-pousse-les-etats-unis-et-israel-a-attaquer-de-nouveau-l-iran_7836977.html [consulté le 11 avril 2026]
[2] ONU Info, « Nucléaire iranien : sous les bombes, l'accord de Vienne chancelle », news.un.org, juillet 2025. Voir également le rapport trimestriel de l'AIEA du 31 mai 2025, cité dans la même source, dans lequel le Directeur général Rafael Grossi confirme que l'agence n'est plus en mesure d'évaluer l'ampleur réelle des stocks iraniens depuis février 2021, faute d'accès aux sites de vérification.
[3] Thucydide, "La Guerre du Péloponnèse", Livre I, chapitre 23, Ve siècle av. J.-C. Traduction française de Denis Roussel, Gallimard, collection « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, 1964.
[4] Thierry Coville, chercheur spécialiste de l'Iran à l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), interrogé en direct sur France Info le 28 février 2026, au moment de l'annonce des frappes américano-israéliennes sur l'Iran. Disponible sur : franceinfo.fr
[5] Le Grand Continent, « La guerre en Iran change d'échelle : l'essentiel en 5 points pour comprendre ce qui se passe depuis hier au Moyen-Orient », 1er mars 2026. Disponible en ligne : https://legrandcontinent.eu/fr/2026/03/01/la-guerre-en-iran-change-dechelle-5-points-pour-comprendre-lessentiel-de-ce-qui-se-passe-depuis-hier/ [consulté le 11 avril 2026].
[6] Le Traité de Pelindaba, officiellement connu sous le nom de Traité sur la zone exempte d'armes nucléaires en Afrique, est l'accord de l’OUA qui interdit le déploiement, la fabrication et les essais d'armes nucléaires sur l'ensemble du continent africain.

