L'éducation comme levier de développement économique
Réflexion sur l'adéquation formation-emploi au Tchad
Par Ali Lol GARBA,
Spécialiste en évaluation et management des politiques publiques et sociales |Ingénieur en programmes et projets de développement
« Après le pain, l'éducation est le premier besoin d'un peuple » : cette pensée, souvent attribuée à Danton, rappelle avec force l'importance stratégique de la formation dans le développement d'une nation. Au-delà de la simple transmission de connaissances, l'éducation doit être envisagée comme un levier fondamental de transformation sociale et économique[1]. Elle conditionne la capacité d'un pays à produire des compétences, à innover et à répondre aux défis de son époque[2].
Cette ambition se heurte pourtant, dans de nombreux pays en développement, à une difficulté récurrente, qui tient à l'écart entre ce que produit le système éducatif et ce dont l'économie a réellement besoin. Le Tchad n'échappe pas à ce constat. Si l'on admet, à la suite de plusieurs expériences africaines, qu'une école pensée comme un outil au service de l'économie peut transformer durablement le profil d'une nation, encore faut-il comprendre pourquoi ce pari n'a, jusqu'ici pas porté ses fruits dans le contexte tchadien.
Pour explorer cette question, nous reviendrons d'abord sur l'idée de l'école envisagée comme une entreprise singulière, productrice de compétences (1). Nous illustrerons ensuite cette logique par l'exemple du Rwanda dont la trajectoire éducative a été délibérément alignée aux besoins de l'économie numérique (2). Nous établirons alors un diagnostic plus précis des maux qui minent l'adéquation formation-emploi au Tchad en identifiant leurs manifestations concrètes et leurs causes structurelles (3), avant de proposer des pistes de solutions (4).
Dans cette perspective, l'école peut être perçue comme une forme d'entreprise singulière, elle ne produit pas des biens matériels, mais des compétences, des savoir-faire et des profils adaptés aux réalités du monde du travail. Comme toute organisation soucieuse d'efficacité, elle devrait chercher à ajuster ses « produits » aux besoins du marché, c'est-à-dire aux secteurs économiques qui recrutent et qui évoluent. Cela suppose une meilleure articulation entre le système éducatif et les acteurs économiques[3].
Cette articulation ne va pourtant pas de soi car, elle suppose une volonté politique claire, des mécanismes de pilotage entre les différents ministères et une capacité des établissements à actualiser régulièrement leurs offres de formation. C'est précisément cette cohérence d'ensemble que le Rwanda est parvenu aujourd’hui à construire.
Le Rwanda illustre concrètement cette ambition. Confronté à des héritages difficiles, Kigali a fait le choix délibéré de réorienter son système éducatif vers les métiers du numérique et des technologies en nouant des partenariats avec des entreprises internationales et en intégrant des programmes de formation technique dès le secondaire. Cette politique volontariste a fait du pays un hub numérique reconnu sur le continent[4]. Cela montre qu'une école résolument tournée vers les besoins économiques peut transformer durablement le profil d'une nation.
Cet exemple n'a de valeur que s'il est mis en perspective avec une situation où cette cohérence fait précisément défaut. C'est le cas du Tchad dont le système éducatif souffre d'un décalage structurel avec les besoins du marché de l'emploi. Là où le Rwanda a fait de l'école un instrument résolument mis au service d'un projet économique clairement défini, le Tchad peine encore à inscrire ses politiques éducatives dans une vision équivalente de son développement productif. Cet écart tient à la fois à l'absence d'une volonté politique forte et de mécanismes tels que le pilotage interministériel, le dialogue avec les employeurs et l'actualisation régulière des programmes de formation. Ce sont ces leviers qui ont permis à Kigali de faire évoluer son offre au rythme des besoins de son économie. C'est ce décalage qu'il convient à présent d'établir plus précisément en identifiant ses manifestations concrètes et les causes qui les alimentent.
Dans le contexte tchadien, un décalage important persiste entre les formations proposées et les besoins réels du marché de l'emploi. Ce décalage se manifeste concrètement à plusieurs niveaux.
D'abord, l'offre de formation reste massivement orientée vers les filières générales et administratives notamment droit, lettres, sciences sociales au détriment des filières techniques, agricoles et industrielles, alors même que ce sont ces dernières qui portent l'essentiel du potentiel productif du pays et constituent les mamelles de l’économie nationale. Ensuite, les rares filières techniques existantes souffrent d'un sous-équipement en l'occurrence des laboratoires obsolètes, une absence de stages en entreprise, des enseignants peu formés aux pratiques actuelles du secteur. Enfin, le secteur informel, qui absorbe la majorité des actifs tchadiens, ne trouve quasiment aucun écho dans les référentiels de formations, alors qu'il constitue la principale réalité économique à laquelle les diplômés seront confrontés.
Ce triple constat mérite cependant d'être davantage étayé, tant chacune de ces manifestations renvoie à une logique distincte. La surreprésentation des filières générales ne relève pas d'un simple choix individuel des étudiants, mais révèle et prolonge un héritage administratif hérité de la période postcoloniale, durant laquelle l'accès à la fonction publique constituait la voie de promotion sociale par excellence et où les filières littéraires et juridiques ouvraient plus sûrement cette porte que les filières techniques. Cette hiérarchie symbolique continue aujourd'hui d'orienter les choix des familles, alors même que la fonction publique qu'elle prétendait desservir n'absorbe plus qu'une petite fraction des diplômés. Les données disponibles mesurent cet écart. Le taux de chômage des jeunes diplômés atteint aujourd'hui plus de 60 %[5], et le secteur informel concentre à lui seul près de 80 % des emplois recensés dans le pays[6]. L'engagement pris par les pouvoirs publics d'intégrer 5 000 jeunes dans la fonction publique en 2025[7] doit être lu à cette échelle. Rapporté au flux annuel de diplômés, ce chiffre reconnaît, plus qu'il ne résout les limites de l'appareil administratif à absorber les jeunes sortants du système éducatif.
Le sous-équipement des filières techniques ne se limite pas quant à lui, à un déficit de matériel, mais traduit une déconnexion plus profonde entre la formation dispensée et les référentiels professionnels réels. Faute de stages en entreprise et de mise à jour régulière des programmes de formation, les diplômés en sortent souvent avec des compétences déjà obsolètes au regard des pratiques du secteur. Cette absence prive les élèves d'outils pourtant déterminants pour leur avenir, comme la gestion d'une petite entreprise, la comptabilité simplifiée ou l'accès au microcrédit, alors même que c'est dans ce secteur que la majorité d'entre eux achèveront leur parcours professionnel.
Cette situation se traduit par des indicateurs préoccupants. Le Bureau international du travail souligne que le sous-emploi et l'inadéquation des qualifications figurent parmi les principaux obstacles à l'insertion professionnelle des jeunes en Afrique subsaharienne[8], une réalité que le Tchad illustre avec acuité. Le pays figure parmi les nations les plus fragiles en matière de développement humain[9]. De nombreux diplômés se retrouvent ainsi en situation de sous-emploi ou de chômage, faute de compétences directement exploitables dans les secteurs productifs[10]. Cette faiblesse structurelle dans l'adéquation formation-emploi[11] trouve son origine dans l'absence de dialogue institutionnalisé entre les établissements de formation et les entreprises, à laquelle s'ajoutent l'insuffisance des investissements publics dans l'enseignement technique et professionnel et la faible attractivité de ces filières auprès des familles, qui continuent de privilégier les parcours académiques classiques. C'est l'ensemble de ces facteurs combinés qui limite, in fine, la compétitivité de l'économie nationale.
Ces trois causes ne doivent pas être lues isolément. L'absence de dialogue institutionnalisé entre établissements de formation et entreprises prive les concepteurs de programmes de tout retour d'information sur l'évolution réelle des besoins en compétences.
Face à ce diagnostic, il devient nécessaire de repenser en profondeur le lien entre éducation, formation professionnelle et développement économique. Trois leviers complémentaires peuvent être mobilisés.
Il s'agit d'abord d'impliquer plus fortement le secteur privé dans la définition des programmes[12], afin que les diplômes reflètent réellement les compétences recherchées par les employeurs. Cette implication devrait s'accompagner d'une valorisation des filières techniques et professionnelles, tant sur le plan des moyens alloués que de l'image qui leur est associée auprès des jeunes et de leurs familles. Une orientation plus pragmatique des politiques éducatives s'impose enfin, qui intègre la réalité du secteur informel plutôt que de l'ignorer.
Plus largement, cette réflexion invite à poser une question centrale. Comment dynamiser et restructurer un tissu économique encore trop fragile pour absorber efficacement les compétences issues du système éducatif ? Car au-delà de la seule réforme des programmes, c'est bien la capacité de l'économie tchadienne à créer des emplois productifs qui conditionnera la réussite de toute la politique éducative.
[1]DEWEY, John (1916). Démocratie et éducation. Trad. française, Armand Colin, Paris. Dewey y défend l'idée que l'éducation doit être ancrée dans l'expérience et préparer à la participation démocratique.
[2]FREIRE, Paulo (1974). Pédagogie des opprimés. Maspero, Paris. Freire critique l'éducation « bancaire » et plaide pour une pédagogie libératrice fondée sur le dialogue et la conscientisation.
[3]MINGAT, Alain & SUCHAUT, Bruno (2000). Les systèmes éducatifs africains : une analyse économique comparative. De Boeck, Bruxelles.
[4]BANQUE MONDIALE (2020). Le développement des compétences en Afrique subsaharienne. AFD / Banque mondiale, Paris.
[5]ONAPE, données citées par AFRICA24 TV (2024). Tchad : le taux de chômage des jeunes diplômés sans emploi estimé à plus de 60 % en 2023.
[6]INSEED (2020), données citées par ALWIHDA INFO (2026). Tchad : la jeunesse tchadienne face aux défis du chômage et de l'entrepreneuriat.
[7]Gouvernement tchadien, engagement annoncé lors du Forum national sur l'emploi (2024), rapporté par ALWIHDA INFO (2026). Tchad : la jeunesse tchadienne face aux défis du chômage et de l'entrepreneuriat.
[8]BIT (2005). L'emploi des jeunes : les voies d'accès à un travail décent. Bureau international du travail, Genève — données sur le sous-emploi et l'inadéquation des qualifications en Afrique subsaharienne.
[9]PNUD (2023). Rapport sur le développement humain : Tchad. Programme des Nations Unies pour le développement, New York.
[11]BIT (2005). L'emploi des jeunes : les voies d'accès à un travail décent. Bureau international du travail, Genève.
[12]UNESCO-UNEVOC (2012). Transformer l'enseignement et la formation techniques et professionnels. UNESCO, Paris.

